Atlantico 11 janvier : Eric Darques, le "Zorro de la transparence dans le Nord", de Mauroy à Aubry en passant par Borloo

Publié le par Jean-Luc Touly

Depuis quinze ans, ce consultant traque les dérives financières commises dans la Nord-Pas-de-Calais. La plus emblématique : l’affaire du grand Stade de Lille, objet d’une information judiciaire. Dans un livre qui vient de paraitre, il raconte avec force détails le combat qu’il mène contre les fautes et les manquements à la déontologie des élites du Nord-Pas-de-Calais. Combat qui lui a valu, à maintes reprises des menaces de mort.

_ Depuis quinze ans, Eric Darques traque la corruption sur l’ensemble du territoire. Sa région de prédilection : le Nord-Pas-de-Calais

_ Prudent, victime, à plusieurs reprises, de menaces de mort, il préfère cacher les centaines de dossiers qu’il s’est constitué, dans des endroits secrets. Notamment des garages sur lesquels il reste totalement muet

_ Son opiniâtreté, sa connaissance du droit acquise au cours de toutes ces années de traque, lui ont permis de révéler au grand jour les dérives qui ont eu lieu à l’occasion de la construction du Grand Stade de Lille

_ Avant le Grand Stade, Darques avait mis au jour un emploi fictif dans l’entourage de Pierre Mauroy.

La procédure va durer dix ans

On l’appelle « le Zorro de la transparence »… Ou encore « l’empêcheur de détourner en rond ». Depuis plus de 15 ans, Eric Darques, ce consultant de 52 ans, traque tout ce qu’il y a de corrompu, de fraudeur, de magouilleur dans le pays. Principalement dans le Nord-Pas-de-Calais, la région dont il est natif… Mais depuis quelques mois notre chasseur est très content. Grâce à l’élargissement de la région, à laquelle s’ajoute désormais la Picardie, son champ d’action s’agrandit. Et il nous le dit haut et fort : « Merci M. François Hollande. » Qu’on ne s’y trompe pas, notre homme n’a rien d’un doux rêveur ou d’un branquignol qui dénonce des scandales là où il n’y en pas… Il suffit de lire son livre, « Au Nord, il y avait les corrom…pus » (éditions l’Archipel) qui vient de sortir pour s’en convaincre. L’affaire de l’emploi fictif de Lyne Cohen –Solal à la Communauté urbaine dans les années 90 ? C’est lui a soulevé le lièvre. Les petites négligences comptables commises dans la ville de Lambersart dont le maire est Marc-Philippe Daubresse, ancien ministre du Logement, c’est lui. Encore. Mais son plus beau fait d’armes, c’est incontestablement l’affaire du Grand Stade de Lille. C’est lui, Eric Darques qui le premier, patiemment, a mis sur la place publique une étrangeté incompréhensible : la construction de ce Stade – dénommé Pierre Mauroy- a été attribué à l’entreprise Eiffage… malgré un prix supérieur de 108 millions d’euros à l’offre faite par Norpac, un consortium dans lequel se trouvait Bouygues… Cette révélation, qui n’avait rien de bidon, a entraîné une information judiciaire, instruite désormais par le juge Jean-Michel Gentil. Eric Darques, sacrément bien informé, en est sûr : Martine Aubry, maire de Lille va être très prochainement convoquée par le magistrat…

Aujourd’hui, Darques fait peur. A la gauche. A la droite, même s’il ne s’en cache pas, ses sympathies penchent du côté droit. Au fond, sa référence, c’est le général de Gaulle. Il se souvient parfaitement de ce 12 novembre 1970, lorsqu’à la télévision le présentateur annonce la mort du chef de la France libre. Ce jour-là, son père, après avoir fermé la télévision, lâche : « Nous avons fini d’être heureux. » A l’époque, le petit garçon ne comprend pas très bien. Mais avec le recul, il a compris les valeurs que le général incarnait. Et que son père voulait lui inculquer. Autant de valeurs, qui aux yeux d’Eric Darques ont volé en éclats… Quand tout démarre en mars 1998. En ce printemps, près d’un an après la dissolution ratée de l’Assemblée nationale par Alain Juppé et Dominique de Villepin, Eric Darques, à l’époque membre du RPR – il rejoindra un temps le RPF de Philippe de Villiers et de Charles Pasqua - dîne avec quelques amis. Le repas s’anime quand on commence à parler de Pierre Mauroy, inamovible maire de Lille depuis 1973. Quelques convives lancent des accusations peu amènes à son égard, puis contre les socialistes montrés du doigt parce qu’ils cumulent les postes dans les communes ou dans les départements. Des accusations de café du commerce. Invérifiables. Etayées par rien du tout… D’un seul coup, d’un seul, Eric Darques, très énervé, intervient : « Avez-vous des preuves de ce que vous avancez ? Si l’un d’entre vous détient une preuve contre Mauroy, qu’il me la fournisse et je l’enverrai en taule ! Sinon, ça ne sert à rien d’en parler ! » Les militants RPR rigolent et préviennent l’imprudent : « Toi, tu vas avoir un contrôle fiscal. » Sur le moment, nous confie Darques, je lâche cette phrase par pure provocation. Je n’ai nullement envie de me lancer dans une quelconque croisade contre l’ancien Premier ministre. »

Galopent les jours. Notre consultant a oublié le dîner vengeur contre le PS… Quand il reçoit chez lui, anonymement, deux documents : les fiches de paye d’une certaine Lyne Cohen-Solal. Les premières fiches émanent de la Communauté urbaine de Lille présidée par Pierre Mauroy ; les secondes d’un journal parisien, Vendredi. En regardant d’un plus près les fiches de paye datées de septembre 1992, notre Sherlock Holmes du Nord, découvre que la mystérieuse dame est appointée à la fois par le journal à hauteur de 20 139 francs et par la Communauté urbaine à hauteur de 10 323 francs. Qui est Lyne Cohen-Solal, s’interroge Darques… Le nom ne lui dit rien. Avant qu’il n’apprenne qu’elle a affronté, en tant que candidate socialiste, le RPR Jean Tiberi à Paris. Entre eux deux, c’est la guerre, Lyne Cohen-Solal ayant porté plainte contre Tiberi pour fraude à l’occasion des législatives de 1997. Darques, de plus en plus curieux, qui n’y connait rien en matière d’investigation, interroge des amis, des connaissances. Jusqu’à ce qu’il apprenne que la militante socialiste a des dons d’ubiquité peu communs : elle est à la fois journaliste à Paris à l’hebdomadaire Vendredi et attachée de presse à Lille auprès de Mauroy à la Communauté urbaine. Chapeau ! Plus le temps passe, plus semble se pointer à l’horizon, une histoire d’emploi fictif.

En septembre 1998, Paris-Match, vient sans le savoir, au secours d’Eric Darques. Dans un article intitulé "le Who’s Who des emplois fictifs", le nom de Lyne Cohen-Solal y est répertorié. L’affaire sent le soufre. Jusqu’à ce qu’en 2010, Darques se décide à porter plainte. Dès lors, le téléphone n’arrête pas de sonner. A chaque fois, de courageux anonymes lui lancent : « On aura ta peau !» Darques fait face. Finalement, en 2012, Pierre Mauroy et Lyne Cohen-Solal sont condamnés, pour abus de confiance, à 20 000 euros d’amende avec sursis. La constance a payé. Même si Darques précise bien que, grâce à une loi d’amnistie votée au lendemain de l’élection présidentielle de 1995, Mauroy et Lyne Cohen-Solal sont considérés comme n’ayant jamais commis d’infraction. Entre temps, notre chevalier blanc a rejoint l’association de lutte contre la corruption, Anticor, animée par Séverine Tessier, attachée parlementaire d’un député PS, qui compte parmi ses membres le juge Eric Halphen, celui-là même qui enquêta sur les marchés de la ville de Paris dans les années 90. Darques en sera le trésorier… « J’y étais le seul mec de droite » dit-il aujourd’hui. Cela ne le gêne guère. Encore que devant la timidité d’Anticor, il finit par quitter l’association pour fonder, en juin 2015, une autre structure, aux initiales en forme de clin d’œil : FRICC. En clair : Front Républicain d’intervention contre la corruption.

Son premier combat ? Une plainte contre le Premier ministre Manuel Valls, pour son escapade – début juin 2015, via un avion de la République- à Berlin pour assister en compagnie de ses deux fils à la finale de la ligue des champions. Aussitôt, la mayonnaise sur cette histoire a monté. Très fort. Du coup, le Premier ministre a remboursé l’Etat. Pas suffisant aux yeux de Darques, qui, s’il estime que si Valls serait susceptible d’être poursuivi devant la Cour de Justice de la République, ses deux fils pourraient l’être pour recel devant un tribunal ordinaire.

Si cette histoire peut apparaitre anecdotique - ce que ne semble pas penser l’opinion - il en est une autre, d’une tout autre ampleur, sur laquelle s’agite notre Robin des Bois : les conditions dans lesquelles la construction du Grand Stade de Lille a été attribuée à Eiffage, de préférence à Norpac. (Atlantico y a consacré de longs articles). Là, il s’est passé des choses peu catholiques en 2008. Par un jeu de passe-passe, la communauté urbaine de Lille, a choisi Eiffage. Alors que l’entreprise proposait un prix supérieur de 108 millions d’euros… Un faux, a semble-t-il, été commis. Or, à la mi- 2014, la juge Fabienne Atzori a décerné un non- lieu. Darques, via, son avocat, le pugnace Joseph Breham, a illico fait appel de l’ordonnance de non-lieu. La chambre de l’instruction de Douai lui a donné raison. L’instruction, confiée à un autre juge, Jean-Michel Gentil, celui-là même qui a instruit l’affaire Bettencourt à Toulouse, a donc redémarré. Attendons la suite. Darques en est persuadé : l’audition de Martine Aubry par le juge est inéluctable…

Un coup à gauche, un coup à droite. Notre empêcheur de détourner en rond cite le cas de deux édiles de droite, qui semblent avoir pris quelques libertés avec la loi, Jean- Christophe Lagarde, le maire de Drancy et Marc- Philippe Daubresse, maire de Lambersart. Le premier a eu comme 6ème adjointe son épouse qui était également son attachée parlementaire. Quant au second, Marc-Philippe Daubresse il a eu comme deuxième adjointe sa compagne devenue son épouse, Brigitte Astruc, qui cumulait cette fonction avec celle d’attachée parlementaire… Or, ce cumul, estime Eric Darques, semble bien interdit selon la loi du 13 août 2004.

Oh bien sûr, ces petits arrangements n’ont rien à voir avec des infractions du genre de celle supposée avoir été commise par un Jérôme Cahuzac… Mais au moment où les élus, avec un unanimisme touchant réclame sévérité pour les tricheurs et transparence, sous peine de perversion de la démocratie, Darques, comme tout citoyen, a le droit de rappeler à l’ordre nos élites. C’est ce qu’il fait implicitement, à la fin de son livre, avec Jean-Louis Borloo, ex-maire emblématique de Valenciennes. Plus qu’un rappel à l’ordre, Darques s’interroge sur certains avantages dont aurait bénéficié l’ancien ministre de l’Ecologie : pourquoi, par exemple, deux de ses proches lui auraient-ils cédé, fin août 2009, à 50% de leur valeur – un prix d’ami- les parts d’une société Dôme Investissement, holding qui contrôle le club de foot de Valenciennes ? Pour l’heure, le chasseur Darques n’a pas de réponse. N’en doutons pas : il fera tout pour l’obtenir…

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